PLAIDOYER POUR LE DÉSORDRE

Léon-Paul FARGUE « Plaidoyer pour le désordre »

« Quand ma chambre est en ordre, je la quitte. Quand mes amours sont en ordre, je m’en détourne. L’ordre, c’est le salon d’attente d’un dentiste, pièce époussetée, tristement coquette, impersonnelle et silencieuse, et dans laquelle on s’apercevrait soudain qu’on ne souffre plus. Et l’on resterait là, inutile dans un cadre inutile, indéfiniment… On serait un de ces chainons de l’ordre. On prendrait place dans la durée correcte et classique…
L’ordre interdit dans une large mesure les fumées, les forêts, les voyages. Désirer l’ordre de façon systématique, c’est désirer la clinique, le devoir de vacances, l’uniforme et la mort. Car le plus bel ordre est l’ordre de la Mort. Il n’y a d’ordre que dans les alphabets, les règles grammaticales, les souvenirs et les cimetières. L’ordre est sous les vagues, sous les herbes, sous les passions. Il est dans le passé, dans ce qu’on ne dérange plus guère, dans ce qui ne bougera jamais. L’ordre, ce sont les saints du calendrier, les saisons, les frontières naturelles. Mais que serait cet ordre sans la folie des hommes? Tout simplement ce qu’est un nid sans oiseaux, un parc sans enfants, une main sans lignes.
L’ordre c’est Boudha, c’est Mahomet. C’est un grand roi, et voici les noms des personnages de sa cour : Symétrie, Classement, Méthode, Subdivision, Ensemble, Système, Alignement, etc. Or, je ne mets rien en file…
Attention, pourtant. Le désordre n’est pas le contraire de l’ordre. De même que l’ordre n’est pas un arrangement, le désordre n’est pas un dérangement. Le désordre, ce n’est ni la tempête, ni la vibration des vitres secouées par les roues des véhicules, ni la tête à l’envers, ni la charrue avant les bœufs. C’est la vie même. L’ordre suppose l’apparence des disciplines, des immobilités, des tombes, des lois, des structures, et ne donne naissance qu’à des iconoclastes. Car la fatalité de l’ordre , c’est l’invitation à la débandade, à l’injure, aux fêlures et au dégel. L’ordre, c’est Dieu statique. Tandis que le désordre, tel que le comprennent les âmes véritables, c’est l’homme en mouvement.
L’ordre ne permet rien. Il termine la course des impressions et des courants comme un butoir. C’est la gare où l’on arrive. En revanche, le désordre c’est la gare d’où l’on part. L’ordre s’appelle terminus et le désordre évasion. L’ordre c’est la table de multiplication. Le désordre, c’est Victor HUGO. La guerre est du domaine de l’ordre, car elle tend à une fin, à des limitations, elle suppose des hiérarchies, des organismes, des groupements. Mais un beau jour d’été, au bord de la Marne, les coudes dans l’herbe juteuse, les yeux noyés dans la flottille des insectes d’eau douce, la nuque grillée, le cœur inondé de rythmes, c’est un jour de désordre. »